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masturbation

Egon Schiele (Masturbation - 1911)Cette page, qui s'écarte quelque peu du thème premier de ce site, est plus un appel au bon sens et à la réflexion qu'un dossier exhaustif. Il n'était d'ailleurs absolument pas prévu au départ de le rédiger, même si l'ancien site TJ Support abordait sans pruderie la question. Mais j'ai noté aux détours de mes investigations sur le thème de l'homosexualité, que finalement on fait dire beaucoup de chose à la Bible sur la masturbation. J'ai donc décidé à mon tour de m'attarder quelques instants sur le plaisir solitaire afin de dénoncer l'inutilité de certains débats. Pourquoi cela ? Pour une seule et évidente raison : la Bible ne parle PAS de masturbation ! C'est un sujet qu'elle n'aborde nulle part. Pas même un seul petit verset dans la longue suite de lois relatives à la sexualité présentes dans le livre du Lévitique. De la Genèse à la Révélation (ou Apocalypse), la Bible est totalement muette sur le sujet(1).

Par conséquent, tout argument visant à condamner la masturbation et censé puiser sa source dans la Parole de Dieu n'est qu'une manipulation de textes, au mieux relevant du fantasme de biblistes, au pire d'un détournement des lois divines à dessein de contrôler toujours un peu plus le comportement de fidèles jusque dans les aspects les plus intimes de leur vie privée, avec tout ce que la culpabilité ainsi créée suppose comme conséquences sur l'estime de soi. On remarque d'ailleurs que dès qu'il est question de sexe, alors que la Bible en parle comme d'un cadeau de Dieu à la créature de chair (hommes et animaux), les religions dites chrétiennes s'acharnent à l'entourer de honte en dehors de toute dimension reproductrice.

À titre personnel, que nous approuvions ou non la masturbation, le sentiment que nous avons vis à vis de cette pratique n'appartient qu'à notre sensibilité, et c'est tout ce que nous pouvons dire. Nous n'avons pas le droit d'(ab)user de notre propre point de vue pour en faire un postulat religieux.

C'est donc pour vous montrer jusqu'où certains n'hésitent pas à aller dans la dialectique pour imposer leur avis sur le sujet que cette page a été ajoutée au site. N'y cherchez donc pas un argumentaire justifiant ou non la masturbation puisqu'il n'est pas question d'aller au-delà de ce que la Bible dit (et en l'occurrence, elle ne dit rien), mais plutôt d'une belle démonstration de ce que l'homme peut produire en terme de malhonnêteté intellectuelle, tout en essayant de déculpabiliser ceux que la religion aura enfermé dans une règle non biblique.

J'ai donc décidé de fouiller dans les écrits des Témoins de Jéhovah, puisque, contrairement à d'autres mouvements religieux, il est facile d'accéder au contenu de la quasi intégralité de leurs publications grâce à leur bibliothèque sur CD-ROM (disponible sur la page logiciels). Eu égard au thème, je me suis donc permis un peu plus de sévérité dans ma prose, afin de dédramatiser ce thème relativement délicat tout en dénonçant les argumentations sans fondement.

 

La masturbation, c'est quoi ?

La masturbation est une pratique érotique qui consiste à provoquer le plaisir sexuel par stimulation des parties génitales ou d’autres zones érogènes, que ce soit avec les mains (plus généralement) ou avec des objets. Bien que la masturbation soit plus spécifiquement associée au plaisir solitaire (et c'est cet aspect qui fait l'objet de cette page), les couples hétérosexuels et homosexuels peuvent s'y adonner dans le cadre de leurs ébats intimes, la masturbation mutuelle faisant partie des pratiques courantes.

A noter que la masturbation est également pratiquée par quasiment tous les mammifères terrestres, mais essentiellement par les primates (les singes), leur morphologie les y aidant, même quand ces derniers ont des partenaires disponibles. L’autostimulation chez les primates (mâles et femelles) est d'ailleurs menée jusqu'à l'orgasme(2).

 

La masturbation, c'est bien ou c'est mal ?

Voici donc un petit florilège des arguments anti-masturbation présentés par les Témoins de Jéhovah. Ainsi que je l'expliquais plus haut, et que je préfère rappeler une fois de plus pour éviter tout malentendu, dans la mesure où la Bible n'aborde aucunement le sujet, toute condamnation biblique de cette pratique est une pure invention, une interprétation (divagation) purement personnelle des écrits sacrés. Voyons toutefois comment les TJ essaient de justifier leur position (les références ne sont pas classées chronologiquement, mais plutôt en fonction de leur contenu).

La Tour de Garde du 15 janvier 1983 page 11 :

" Nous n’avons pas l’intention d’évaluer ici le danger que la masturbation peut représenter pour l'organisme, question par ailleurs très controversée. Il est toutefois intéressant de noter qu’Alexis Carrel, célèbre biologiste et lauréat du prix Nobel, déclara ce qui suit dans son livre L’homme, cet inconnu: “Il est bien connu que les excès sexuels gênent l’activité intellectuelle.” Dès lors, la maîtrise de soi est indispensable pour qui veut jouir pleinement de ses facultés mentales. "

L'auto-érotisme, considéré ici comme faisant partie des " excès sexuels ", tendrait donc à freiner les capacités intellectuelles. Mais qui est cet Alexis Carrel, présenté dans La Tour de Garde comme un expert en matière de sexualité ? Il fut effectivement Lauréat du prix Nobel de physiologie et de médecine en 1912, en reconnaissance de ses travaux sur la suture vasculaire et la transplantation de cellules sanguines et d'organes, domaines d'activités sans rapport évident avec la sexualité. Une de ses expériences qui a marqué son époque et qui l'a rendu "célèbre", ainsi que le dit l'article de la TG, a été le cœur de poulet qu'il a fait vivre in vitro, dans un liquide nutritif, pendant une durée de plusieurs décennies (âge que n'atteint aucun poulet), ouvrant ainsi la voie à la conservation d'organes vivants à des fins éventuelles de greffe. Ne cherchez pas non plus quelconque lien avec la sexualité, il n'y en a pas.

Mais le plus important est surtout de savoir que son ouvrage, "L'homme, cet inconnu", d'où la Watchtower puise son argumentation pour justifier le côté néfaste et débilitant de la masturbation, date de 1935 (Éditions Pion, Paris, en 1941) - donc pas de première fraîcheur -, et qu'il expose des points de vue qui font frémir :

  • Ainsi, au sujet des homosexuels, Carrel écrivait : " Les sexes doivent de nouveau être nettement définis. Il importe que chaque individu soit, sans équivoque, mâle ou femelle. Que son éducation lui interdise de manifester les tendances sexuelles, les caractères mentaux et les ambitions du sexe opposé. "
  • Toujours dans "L'homme cet inconnu", nous y lisons à la page 359, qu' " Il est nécessaire de faire un choix parmi la foule des hommes civilisés. Nous savons que la sélection naturelle n'a pas joué son rôle depuis longtemps. Que beaucoup d'individus ont été conservés grâce aux efforts de l'hygiène et de la médecine. Que leur multiplication a été nuisible à la race ".
  • L'avant dernier chapitre, écrit en 1935, et intitulé "Le développement de la personnalité" rajoute : " Le conditionnement des criminels les moins dangereux par le fouet, ou par quelque autre moyen plus scientifique, suivi d'un court séjour à l'hôpital suffirait probablement à assurer l'ordre. Quant aux autres, ceux qui ont tué, qui ont volé à main armée, qui ont enlevé des enfants, qui ont dépouillé les pauvres, qui ont gravement trompé la confiance du public, une établissement euthanasique, pourvu de gaz appropriés, permettrait d'en disposer de façon humaine et économique. Le même traitement ne serait-il pas applicable aux fous qui ont commis des actes criminels? Il ne faut pas hésiter à ordonner la société moderne par rapport à l'individu sain ".
  • Confirmant ses idées d'élimination massive des individus non "sains", la préface à l'édition allemande, parue en 1936 (3 ans après l'arrivée d'Adolf Hitler au pouvoir), déclare : " En Allemagne, le gouvernement a pris des mesures énergiques contre l'augmentation des minorités, des aliénés, des criminels. La situation idéale serait que chaque individu de cette sorte soit éliminé quand il s'est montré dangereux ". Ces propos ont à l'époque fait naître des soupçons quant au soutien de Carrel aux politiques nazies, polémique ravivée à la fin du siècle dernier.

C'est donc à la vieille littérature d'un individu à la philosophie eugénique que La Tour de Garde fait référence (près d'une dizaine de fois depuis 1970) pour appuyer ses points de vue censément bibliques. Combien de lecteurs du magazine La Tour de Garde auront pris le temps de s'assurer si ce Monsieur Alexis Carrel pouvait réellement servir de référence en matière de sexualité, au point d'avoir une influence sur la pensée de millions de fidèles ?

La Tour de Garde du 1er janvier 1974, page 22-23

" Pourquoi la très grande majorité de ceux qui se masturbent se cachent-ils pour le faire ? Parce que la masturbation est un acte contre nature. [...] C’est pourquoi celui qui s’y livre éprouve généralement de la honte et soustrait son acte répugnant aux regards des autres. "

Pourquoi les adultes font-ils l'amour en privé, cachés de la vue de tous ? Parce que faire l'amour est un acte contre nature ? Non, c'est simplement parce que la sexualité fait partie de l'intimité de l'individu et n'a pas à être exposée en public. Un acte qui relève de la vie privée n'en fait pas un acte "contre nature". Cet argument est donc irrecevable pour condamner la masturbation.

Dans le cadre de mon activité professionnelle, lorsque je compte la caisse, je dois me mettre à l'écart et être le seul face à mes pièces et billets. Compter la caisse doit-il donc être considéré comme "un acte contre nature" dans la mesure où pour m'y affairer je dois me préserver du "regard des autres" ?
Lorsque j'ai une envie pressante, je m'enferme dans les WC et m'assure être totalement préservé du "regard des autres". Se soulager par les voies naturelles est-il donc aussi un "un acte contre nature" ?

Dans le même article, nous lisons un peu plus loin :

" D’autre part, il est reconnu que les gens anormaux, à l’esprit dérangé, se livrent à la masturbation, ce qui prouve le caractère anormal et contre nature de cette pratique. D’une manière quelque peu similaire, le Bremerton Sun (Washington) déclare que nombre de prêtres et de religieuses à l’esprit dérangé sont esclaves d’habitudes masturbatoires. "

L'immense majorité des gens "normaux" se masturbent également et la masturbation ne les rend pas alors "anormaux" (l'article ne définissant cependant pas ce qu'est la "normalité"). L'encyclopédie en ligne Wikipédia mentionne par exemple une étude canadienne de 2002, qui a révélé que  94 % des 500 jeunes hommes interrogés se sont masturbés avant 20 ans. Question : ces 94% sont-ils alors devenus "anormaux" ?(3)

On notera au passage un petit coup de griffe rituel sur la religion catholique, alors que cela n'apporte strictement rien au débat, car si pathologiquement avoir " l'esprit dérangé " fait se masturber davantage, alors en toute logique les Témoins de Jéhovah à " l'esprit dérangé " se masturbent autant que les catholiques à " l'esprit dérangé ".

On peut aller très loin dans le raisonnement absurde : Il est tout autant reconnu que les gens anormaux, à l'esprit dérangé, dorment, mangent et boivent, cela prouverait-il le caractère anormal et contre nature de ces pratiques ?

C'est l'histoire d'un dresseur de puces, ces dernières obéissant docilement chaque fois que leur maître leur demandait de sauter. Puis un jour le dresseur coupa les pattes d'une puce et lui ordonna de sauter, mais bien entendu elle ne put s'exécuter. Le dresseur affirma alors : "Vous voyez, mes puces m'obéissent toujours, mais à elle je lui ai coupé les pattes, et elle ne saute plus quand je lui en donne l'ordre, ce qui prouve que quand on coupe les pattes d'une puce, elle devient sourde et rebelle !".

Cette Tour de Garde du 1er janvier 1974 nous fait une exceptionnelle démonstration de pitoyable déballage d'absurdités qu'elle est bien entendu incapable de démontrer. Elle ne cite d'ailleurs aucune source qui permettrait d'en vérifier la fiabilité (mais vous aurez plus de détails là-dessus dans le paragraphe citant la TG du 1er janvier 1976, un peu plus bas), se contentant désespérément de se raccrocher à un artifice rhétorique : "Les faits prouvent", pour tenter de rassurer sur la validité de ses informations, comme pour contrer déjà les objections légitimes d'un lectorat réfléchi :

Comme il s’agit d’une pratique “contre nature”, celui qui se masturbe subit les conséquences mentales de sa conduite. Cette pratique paralyse son développement social et émotif, l’empêche de parvenir à un point de vue sain et à une bonne attitude vis-à-vis de l’autre sexe et des gens en général. Elle peut l’inciter à ‘s’intéresser excessivement à sa personne’ et à devenir introverti, ou bien, comme cela arrive fréquemment, le conduire à l’homosexualité, car n’étant pas satisfait par son activité sexuelle solitaire, il recherchera un partenaire avec lequel il pourra se livrer à des plaisirs sexuels. Bien que déclarant la masturbation “normale”, les autorités médicales et psychiatriques sont obligées de reconnaître que l’habitude de se masturber constitue fréquemment un véritable obstacle à un mariage heureux et satisfaisant. Les faits prouvent qu’elle persiste souvent après le mariage au point que le coupable se sent obligé de consulter un psychiatre. Comment expliquer ce fait si la masturbation est une pratique “normale”, “naturelle” et “bénéfique” ?

Il est surprenant, malsain et dérangeant de noter que l'article n'envisage pas la possibilité que celui qui se masturbe puisse aussi rechercher à se marier, mais au lieu de cela parle de se tourner, " comme cela arrive fréquemment ", vers une relation homosexuelle pour satisfaire ses pulsions.

Même procédé malhonnête à coup de  " indiscutablement " et de " C’est ce que montre clairement " dans La Tour de Garde du 15 juin 1974 page 384, pour justifier une argumentation poreuse et l'exploitation de versets sortis de leurs contextes :

" La masturbation est indiscutablement une pratique impure. C’est ce que montre clairement le fait que, selon la Loi de Moïse, même une émission involontaire de semence rendait un homme impur jusqu’au soir (Lév. 15:16 ; Deut. 23:10, 11). "

Livre "Votre Jeunesse … comment en tirer le meilleur parti" (1977), chapitre 5, page 37, paragraphe 6

" Celui qui se livre à la masturbation cherche donc à se procurer ce plaisir sans en payer le prix, c'est-à-dire sans assumer les responsabilités qui découlent du mariage "

Le livre biblique de la Genèse nous apprend que la responsabilité première du mariage fut la procréation(4). Or, en usant de contraceptifs, les couples accèdent tout autant au plaisir sexuel tout en refusant d' " assumer les responsabilités qui découlent du mariage ". Et pourtant la contraception n'est pas interdite chez les Témoins(5). Cet argument n'est donc d'aucun crédit pour condamner la masturbation.

La Tour de Garde du 1er juin 1976, page 346, paragraphe 15

" la masturbation [...] peut être un premier pas vers l’homosexualité "

À partir du 18ème siècle (c'est donc très récent), on a véhiculé l'idée que la masturbation pouvait rendre sourd. Ce supposé préjudice à la santé tire étrangement son origine dans ce qu'on appellerait maintenant une opération marketing, montée en Angleterre au début du 18ème siècle. Le docteur (et charlatan) John Marten, publia alors un ouvrage, intitulé "Onania", en référence au Onan de la Bible, personnage qui préféra laisser sa semence se perdre à terre plutôt que féconder la femme de son frère décédé, ainsi que l'exigeait la tradition (Genèse, chapitre 38, versets 8 et 9) (Bien que le péché d'Onan ne soit pas lié à la masturbation, le mot onanisme la désignant est apparu pour la première fois dans "Onania"). Cet ouvrage décrivait en détails les diverses formes d' " auto-pollution ", accompagné de médications destinées à guérir toutes les " effroyables conséquences " provoquées par cette pratique. Exploitant les ficelles du voyeurisme et de la peur, Onania fut l'un des best-sellers de son époque. Albert et Elisabeth Allgeier, dans leur livre " Sexualité humaine " (1992), nous éclairent un peu plus sur son contenu :

" Pour comprendre l’interdiction qui a frappé la masturbation un siècle plus tard, il faut savoir qu'un ouvrage publié à Londres en 1715 a véritablement tout bouleversé. Cet ouvrage intitulé « Onania » est peut être le livre qui a conditionné le plus les deux siècles de répression de la masturbation. Son auteur, un médecin, commença par décrire dans une brochure d’une dizaine de pages, les retombées physiologiques de la masturbation. Il soutenait la thèse selon laquelle les séquelles dues à la masturbation sont irréversibles, conduisent peu à peu à la déchéance du corps et de l’âme, jusqu’à la mort. De 1718 à 1778 se sont succédé près de 22 rééditions d’« Onania ». Les publications ont eu tant de succès, entre autres, parce que l’auteur y publiait les lettres de ses lecteurs, qui constituaient de véritables romans-feuilletons de la masturbation et des crimes qu’elle occasionne. Le médecin suisse Samuel Tissot répertoria toutes les lettres (réelles ou inventées) d'« Onania », et en fit six classifications reprenant les troubles les plus fréquents.

Puis ils poursuivent en expliquant le rôle joué par le médecin suisse Samuel Auguste Tissot, qui avait élaboré une théorie "médicale" à partir d’hypothèses alors en vogue et du livre "Onania" :

" Tissot suggéra que le sperme jouait un rôle important dans le fonctionnement normal de l'organisme, et que le gaspillage de ce liquide par des activités sexuelles pouvait affaiblir l'organisme et provoquer des maladies. Ce liquide vital devait être « dépensé » parcimonieusement, et seulement lorsqu’il y avait une chance raisonnable de procréer. À partir de cette théorie, des médecins […] élaborèrent un répertoire des maladies liées au gaspillage du sperme dans des activités sexuelles dommageables, dont la masturbation. "

Robert Darby, dans son livre "A Surgical Temptation: The Demonization Of The Foreskin And The Rise Of Circumcision In Britain" (University of Chicago Press, 2005) nous livre la conclusion : à la fin du XVIIIe siècle, la renommée de Tissot était telle qu’il n’était plus possible pour un médecin de ne pas condamner la masturbation, transformée alors en un problème médical et social.

La religion et la médecine se sont rapidement emparées de ce nouveau mal et ont enrichi les fabricants de ceinture de chasteté (tant pour les filles que les garçons) pour empêcher la masturbation des jeunes et de certains adultes, tout en exerçant sur eux des pressions psychologiques pour les dissuader de quelconque volonté d'auto-stimulation. Dans leur livre "Amour et sexualité : mieux vivre sa vie sexuelle dans le monde d’aujourd'hui" (1987), les sexologues américains William Howell Masters et Virginia Eshelman Johnson, décrivent quelques-unes de ces techniques dissuasives :

" Les parents cherchèrent désespérément à écarter leurs enfants de ce fléau [qu'est la masturbation]. Les médecins étaient contents de leur rendre ce service ; après tout, c’était du devoir du médecin consciencieux de mettre fin à la masturbation. On dépensa beaucoup d’énergie et d’argent en traitement allant de ceintures élaborées, de serrures et de cages – pour protéger les parties génitales des mains vagabondes – jusqu’à des “traitements” chirurgicaux, qui ne laissaient presque plus rien à caresser au malheureux patient. [...] Si l’on supprimait les aliments “irritants” de leur régime, que l’on retirait les pantalons serrés de leur garde robe, et que les patients continuaient à se masturber, des mesures draconiennes s’avéraient nécessaires. Les médecins prescrivaient alors l'utilisation de camisoles de force pour la nuit, des enveloppements dans des draps froids pour l'enfant, pour “refroidir” son désir ; on lui attachait les mains à la tête du lit. Le service américain des brevets délivra plusieurs brevets à des variantes de la ceinture de chasteté médiévale, qui empêchaient les attouchements des parties génitales. Les parents pouvaient cadenasser les “cages génitales” de leurs enfants, et en mettre la clef de côté. (Il y avait une version particulièrement torturante de ces cages, construites pour les adolescents et les adultes, et qui consistait en un tube doublé de piquants dans lequel on glissait le pénis. S’il y avait érection, le pénis était blessé). [...] Pour ceux qui recherchaient une solution plus permanente au problème, les médecins prescrivaient d’autres traitements : on pouvait appliquer des sangsues sur la région génitale pour en sucer le sang et éradiquer la congestion qui provoquait le désir sexuel ; il y avait la cautérisation (on brûlait le tissu génital avec un courant électrique ou un fer brûlant) qui avait la réputation de tuer les nerfs et de diminuer les sensations et le désir. Dans les années 1850 et 1860, les traitements extrêmes – castration et ablation du clitoris – étaient très à la mode. Les journaux médicaux américains du milieu du XIXe siècle affirmaient que la castration était souvent un traitement efficace de la folie. La croyance actuelle des Américains qu’il faut circoncire immédiatement les nouveau-nés est un reliquat des convictions victoriennes, selon lesquelles cette intervention empêchait la masturbation ".

Toutes ces croyances et ces pratiques qui nous semblent aujourd'hui d'un autre âge, sont pourtant très récentes puisque nées au XVIIIe et XIXe siècle, des écrits :

  • de moralistes (comme Shannon TW, dans son livre "Self-knowledge and guide to sex instruction: Vital facts of life for all ages" - 1913),
  • de religieux (Dutoit-Membrini : "L’Onanisme ou Discours philosophique et moral sur la luxure artificielle et sur tous les crimes relatifs" - 1760)
  • et de médecins (John Marten : "The Heinous Sin of Self-Pollution, and all its Frightful Consequences in Both Sexes" - 1712; Samuel-Auguste Tissot : "L’onanisme, essai sur les maladies produites par la masturbation" - 1770).

En France et au Québec, certains disaient que la masturbation rendait sourd. Aux États-Unis, on disait qu’elle rendait aveugle. Dans certains pays européens on prétendait qu’elle faisait pousser des poils sur les paumes des mains. Les Témoins de Jéhovah, quant à eux, estiment de nos jours que ça peut rendre homosexuel. L'idée était déjà présente dans la TG du 1er janvier 1974 citée plus haut, rajoutant en plus, comme John Marten le soulignait dans "Onania", que " cette pratique paralyse son développement social et émotif ". Si, à en croire la Tour de Garde du 1er juin 2002 (page 19, paragraphe 6), dans les lois données par Dieu à l'antique peuple d'Israël  " transparaissent des concepts médicaux et physiologiques largement en avance sur leur temps ", force est de constater que Dieu n'a pas souhaité renouvelé le même niveau de générosité avec les Témoins de Jéhovah.

À contre-courant, certains affirment, non sans humour, que se masturber développerait l'ouïe, car n'ayant pas envie d'être surpris en pleine action, on tend l'oreille !

Ci-dessous, la façon dont on considérait la masturbation en 1844 :

The Fatal Consequences of Masturbation

La Tour de Garde du 15 mai 1982, page 19, paragraphe 8

" Notre Père céleste ne nous dit pas de fuir seulement la fornication, mais aussi l’“impureté”. (I Thessaloniciens 4:7.) Ce terme au sens très large désigne une conduite moralement répugnante. La masturbation est un exemple de pratique impure dans laquelle beaucoup de jeunes sont tombés. "

Jouant sur la corde sensible du paternalisme divin, cet article affirme que la masturbation fait partie des " impuretés " mentionnées par l'apôtre Paul. Il ne s'agit là que d'une libre interprétation du texte biblique, vide de tout fondement, qui n'est ici destinée qu'à justifier l'interdiction religieuse de cette pratique en créant une base fausse pour le développement du raisonnement. Voir dans le terme " impureté " un " sens très large " est une méthode artificielle et très facile pour y ranger toutes les implications qu'on souhaite lui faire adopter. Et en tout cas c'est la porte ouverte à aller au delà de ce que la Bible dit. Ce texte ne démontre rien, ni dans un sens (condamnation), ni dans un autre (approbation), concernant la masturbation.

Livre "Les jeunes s’interrogent - réponses pratiques" (1989) chapitre 25, page 201 :

" Manifestement, il en est qui se masturbent également en cas de contrariété, de déprime, de solitude ou de stress aigu; cette habitude sert de “tranquillisant” commode pour éliminer ces troubles "

Les études sur la sexualité ont confirmé depuis bien longtemps ses bienfaits sur la santé et l'humeur. Mais il n'a pas fallu attendre notre siècle pour le découvrir et le constater, et on peut deviner qu'Adam en avait tout autant rapidement compris les vertus une fois chassé du jardin d'Eden !

Dans leur traité "Sexual activity, health and well-being - the beneficial roles of coitus and masturbation. Sexual and Relationship Therapy" (Volume 22, Numéro 1 de Février 2007 , pages 135-148), Roy J. Levin liste médicalement les bienfaits de l'activité sexuelle. Nous ne retiendrons que ceux liés à ce qui fait le thème de cette page :

  • Les fonctions des systèmes circulatoires, neuraux et musculaires des organes génitaux masculins et féminins sont maintenues par l'excitation et par l'orgasme (fonctions d'entretien).
  • Des actions préventives sont présentes comme la réduction de taux de cancer de la prostate, la réduction de taux d'endométriose et de la dysménorrhée.
  • Chez les hommes, les éjaculations entretiennent qualité et volume du sperme et augmentent le nombres des leucocytes (cellules blanches du sang impliquées dans la défense immunitaire).

On peut admettre qu'en 1989, date à laquelle fut rédigé le livre "Les jeunes s'interrogent...", la Watchtower n'avait pas accès à toutes ces informations issues des recherches récentes sur la sexualité, mais le réel problème n'est pas tant dans l'absence d'informations que dans la méthode d'argumentation utilisée, qui exploite des tournures de phrases destinées à faire passer le stress non pas comme généré par le mode de vie moderne mais comme la résultante d'un déséquilibre chez l'individu, tout en stigmatisant le moyen utilisé pour lutter contre l'inconfort de ces situations de tension.

D'un point de vue strictement médical, on sait maintenant que dans l'absolu, le plaisir sexuel (seul ou avec un partenaire) est bénéfique pour la santé, avec une forte action préventive contre les maladies difficiles, mais en aucun cas il n'est une béquille psychologique, un " “tranquillisant” commode ".(6)

La Tour de Garde du 15 mai 2008 page 27 :

" Bien que le terme “ masturbation ” ne figure pas dans la Bible, peut-il y avoir le moindre doute que cette pratique constitue une souillure sur les plans mental et affectif ? "

La Bible ne parlant pas de masturbation, ni même ne l'évoquant, par quelle autorité la Watchtower décide-t-elle, en invoquant la prétendue absence du " moindre doute ", de ce qui est " souillure " aux yeux de Dieu ? Il ne s'agit là encore que du point de vue personnel d'un rédacteur anonyme, qui révèle une parfaite ignorance à la fois pour les faits et les études de santé déjà réalisées (l'article a pourtant été écrit récemment, en 2008), et un manque de considération pour le lectorat, tout en méprisant la Parole de Dieu par l'imposition de ce dont la Bible elle-même ne parle pas, et tout cela par le biais d'artifices de langage. En ajoutant " peut-il y avoir le moindre doute " dans son argumentation, la Watchtower ne laisse aucune place au raisonnement mais impose d'accepter sa conclusion, sous-entendant que lecteur chrétien n'a pas à douter de ce qui lui est dit. Cette réthorique n'est pourtant en rien une preuve de quoique ce soit, juste un moyen pour imposer une idée sans ouvrir la porte à la reflexion. Pour tout dire, et c'est vraiment triste à déplorer en ce 21ème siècle, cette prétendue " souillure sur les plans mental et affectif " n'est qu'un copier-coller de la propagande utilisée par le charlatan John Marten sus-mentionné pour vendre son livre "Onania" expliquant les " conséquences effroyables " de la masturbation. En aucun cas cette idéologie tricentenaire ne vient prouver que la Bible condamne cette pratique.

 

Conclusion

Il y a encore d'autres passages bibliques qui sont avancés pour étiqueter la masturbation de "péché", mais l'exercice de contre-argumentation se transforme vite en partie de ping-pong stérile. Une seule question importe : que dit la Bible sur la masturbation ? Strictement rien ! Que ce soit pour la condamner comme pour l'encourager. Si toutefois cette pratique sexuelle avait été un frein à l'épanouissement de la foi, la Bible n'aurait pas manqué de le faire savoir d'une manière ou d'une autre. Or, il n'en est rien. Pourtant, contrairement au mot "homosexuel", ainsi que le rappelle la note (1), il existait aux temps bibliques plusieurs termes pour désigner la masturbation, et pourtant pas un seul n'apparait dans la Bible. Tout enseignement tentant de justifier l'interdiction religieuse de la masturbation n'est donc qu'un mensonge, une tentative parmi tant d'autres pour imposer un point de vue humain plutôt qu'exposer un commandement divin, ce que le philosophe Michel Foucault appelle "la spirale de la formulation de la vérité et du renoncement à la réalité".

Que penser alors de la masturbation ? Rien de plus que ce qu'on sait déjà :

  • Elle est une référence commune.
  • Elle appartient au domaine de la vie privée, et Dieu reconnait ce droit à l'intimité. Ce même Dieu qui a fait en sorte que les pulsions sexuelles soient irrépressibles pour garantir l'accroissement de la famille humaine.
  • Sa diabolisation médico-religieuse ne "fêtera" ses trois cents ans qu'en 2015 et n'a pas ses racines dans la Bible.
  • Elle n'a aucune incidence sur la santé mentale, sinon c'est toute la planète qui serait remplie de gens " à l'esprit dérangé ".

On peut également compléter par des informations plus techniques issues de la recherche moderne :

  • Contrairement aux anges, l'homme a besoin de sexe, parce que c'est une créature sexuée, pas tant pour une question de plaisir qu'aussi par besoins prophylactiques.
  • C'est la dépendance à la masturbation qui relève du déséquilibre, voire de la pathologie, pas la masturbation elle-même. On parle alors d'hypersexualité, ou, dans les cas extrêmes pour les hommes, de satyriasis (en référence du satyre de la mythologie), pendant masculin de la nymphomanie chez les femmes. Le satyriasis peut mener à l'agression sexuelle, l'individu ne pouvant plus se contrôler(7).

J'ai personnellement connu un jeune homme Témoin de Jéhovah, d'une rare gentillesse et d'une grande serviabilité, avec lequel j'ai eu le plaisir de travailler dans la même entreprise. Cet homme était atteint d'hypersexualité, c'est à dire que ses pulsions sexuelles étaient quasi constamment à leur maximum, et son besoin de masturbation était par conséquent très fréquent. Cela lui avait bien entendu posé des difficultés dans ses rapports avec le sexe féminin, et il avait du mal à trouver sa moitié. Sa situation, il en souffrait, bien entendu, d'autant plus que les "anciens" de sa congrégation le considéraient comme un homme "dangereux" (je vous cite le terme exact qui a été utilisé devant moi par un de ces anciens, supposé garder ces informations relevant de la vie privée) dont il fallait se méfier. Ce garçon n'a jamais trouvé le repos de l'esprit dans sa congrégation, il en est parti, et a réussi à trouver une femme avec laquelle il partage désormais sa vie. Qui osera le blâmer d'être désormais heureux et satisfait alors qu'il était étiqueté de "dangereux" dans sa congrégation ?

 

La Bible condamne-t-elle la masturbation ? Non ! A ce titre, aucune religion n'a le droit de l'interdire au nom de Dieu, ce qui ferait naître chez les fidèles une culpabilité permanente et inutile aux conséquences destructrices. Et même si péché il y avait, c'est le Christ qui les a définitivement portés pour nous sur son instrument de supplice, nous n'avons donc pas à nous remettre sur les épaules ce que le Fils de Dieu à volontairement attaché à sa mort.

La Bible encourage-t-elle cette pratique ? Pas plus ! A ce titre chacun est seul responsable devant Dieu de ses actions et des motivations qui l'y conduisent.

Je préfère maintenant conclure sur le chapitre de l'humour. George Dennis Carlin (humoriste américain décédé en 2008), déclara (traduit de l'anglais) :

" Si Dieu n'avait pas voulu qu'on se masturbe, il aurait fait nos bras plus courts.".

La pensée du jour : celui qui aura le contrôle jusqu'à votre propre sexualité aura alors réussi l'étape finale du contrôle total de votre esprit ! À méditer.


Références pour cette page :

(1) Le livre "Les jeunes s'interrogent", publié par les Témoins de Jéhovah, chapitre 25, page 201, reconnait ce fait et déclare : " La masturbation n’est pas mentionnée une seule fois dans la Bible. Dans les temps bibliques, cette pratique était courante dans les pays de langue grecque, et il existait plusieurs termes pour la désigner. Mais aucun d’eux n’apparaît dans la Bible. "

(2) FORD Clellan S, BEACH Frank A. : "Le comportement sexuel chez l’homme et l’animal" - Editions Robert Laffont (1970, 1965 en anglais).

(3) À noter en passant que cette même étude révèle que pour plus de 80 % des hommes de plus de 16 ans, le fait de ne pas pouvoir se masturber lorsqu’ils en ressentent le besoin engendre du stress et un comportement plus tendu.

(4) L'encyclopédie biblique "Études perspicaces" (publié par les Témoins de Jéhovah), Tome 2, page 211, sous l'intertitre "Mariage", déclare : " L’objectif fondamental du mariage était la reproduction des membres de la famille humaine par la venue au monde d’autres créatures du genre humain. "

(5) Paradoxalement, La Tour de Garde du 1er juin 2006 page, 6, dans l'article "Le péché : ce qui a changé", considère la contraception comme un rejet des valeurs bibliques : " Le relâchement des mœurs dans le monde occidental au XXe siècle a conduit, entre autres, à ce qu’on a appelé la révolution sexuelle. Les manifestations d’étudiants, les mouvements contre-culturels et la démocratisation de la contraception ont contribué au rejet de la notion traditionnelle de ce qui est convenable ou non. Les valeurs bibliques ont bientôt été renversées. ".

(6) Selon une étude australienne (Graham Giles, G Severi, DR English, MRE McCredie, R Borland, P Boyle and JL Hopper - "Sexual factors and prostate cancer, British Journal of Urology International", volume 92, page 211, 17 juillet 2003) effectuée auprès de 2 250 hommes âgés entre 20 et 50 ans , la masturbation masculine diminuerait les risques de cancer de la prostate. Les chercheurs ont constaté que le risque de développer un cancer de la prostate était inférieur d’environ 33 % chez la plupart des hommes qui se masturbaient fréquemment (cinq fois ou plus par semaine). Ce résultat a été confirmé par une autre étude portant sur 30 000 hommes (Leitzmann MF, Platz EA, Stampfer MJ, Willett WC, Giovannucci E : "Ejaculation frequency and subsequent risk of prostate cancer", J. Am. Med. Assoc., 7, 1578-1586.). La raison avancée : la masturbation limiterait l’accumulation de liquide séminal dans les canaux prostatiques et préviendrait ainsi le risque de cancer. De plus, "Grâce au plaisir qu’elle génère, la masturbation est un excellent somnifère", explique le Dr Gérard Leleu, sexologue, dans son livre "Le traité des orgasmes" (Editions Leduc.s, 2007). Pourquoi ? Parce qu’elle entraîne la libération par le cerveau de neurohormones, en particulier des endomorphines, reconnues pour favoriser l’endormissement par la détente, en provoquant un relâchement physique et musculaire, disposition propice à un bon ensommeillement. Les endorphines sont aussi connues pour lutter contre la douleur. Pas étonnant que les célibataires abstinents deviennent fous !

(7) C'est dans ce contexte que la délinquance apparaît : la résistance de la victime provoque agression, coups, et viol. Le sujet récidivera aussi longtemps que sa pulsion sexuelle n'aura pas été réduite. Dans les cas d'hypersexualité incontrôlable pour laquelle aucune cause n'est trouvée, on recourt à un traitement symptomatique : ce traitement consiste à faire baisser ou réduire à 0 le taux de testostérone grâce à un médicament anti androgène, afin d'annuler l'excès de pulsion sexuelle. C'est un traitement à vie qui nécessite l'accord et la coopération du sujet, même quand il y a délinquance.

14502 Cette page a été actualisée le 26 septembre 2011 à 19h13 Envoyer le lien de cette page par email Imprimer